CONFIDENCE POUR CONFIDENCE

Ma sœur avait neuf ans de plus que moi. J’avais beau manger ma soupe et grandir, cela ne changeait rien. L’écart ne se réduisait pas. Elle m’avait tout d’abord accueilli en souriant dans son monde de poupée puis mes cris stridents lui tapèrent sur les nerfs me laissant seul à mes occupations.

Je ne jouais jamais dans ma chambre, je m’y ennuyais. Je restais donc dans le salon jusqu’au jour où je réalisai qu’une pièce de la maison m’était totalement inconnue : la chambre de ma sœur. Je profitai d’un après-midi où elle était en ville pour lancer mon expédition. J’avais peur, sans trop savoir pourquoi, quand je me faufilai dans sa pièce. 

Une odeur âcre me piqua le nez. Mon cousin n’avait rien trouvé de mieux que de lui donner des cigarettes vendues à bas prix par son régiment. J’étais dans une vraie chambre d’adolescente des années 1970. Le premier pas était fait et ne m’avait rien coûté. Je m’enhardis donc et fouillai dans tous les tiroirs, dans l’armoire, lus des lettres auxquelles je ne compris pas grand-chose, chipai quelques bricoles – des autocollants, une gomme et un tract d’une manifestation contre Poniatowski – et m’apprêtai à fuir avec mon butin quand je vis le tourne-disques. Nadège écoutait de la musique pendant des heures derrière sa porte. Qu’avaient-ils d’extraordinaire ces disques que Touchatou (c’est ainsi qu’elle m’appelait) n’avait pas le droit d’approcher ? Je ne tardai pas à le savoir. Je m’ouvris à la pensée politique en écoutant «Let my people go» d’Esther Galil et au monde fantastique des Beatles. Il y avait bien des trésors cachés dans cette chambre et combien restaient encore dissimulés sous les piles de chaussettes et de sous-pulls qui grattent le cou. Je repris ma quête avec encore plus de fougue, renversant tout jusqu’à ce que je trouve. 

«Et tu as trouvé quoi ?». C’était Nadège qui était rentrée plus tôt que prévu. «Le secret des filles mais je te jure que je ne le dirai à personne». Et je ne l’ai pas dit. On ne change pas la face du monde à neuf ans. Mais en tenant parole, j’ai appris à devenir un confident. Et plus tard celui de mes amis. 

Christophe Ribeyre