PROTECTION DU TERRITOIRE

Partager sa chambre avec sa sœur pendant presque deux décennies n’est pas une mince affaire, surtout lorsqu’il s’agit de deux caractères volcaniques ! Et pourtant elle et moi avons survécu à cette aventure, parfois douloureuse, souvent complice, et pour être honnête riche en bons souvenirs…

Cette cohabitation «forcée» nécessitait cependant un règlement strict, signé de façon théâtrale, dès que l’aînée de nous deux eut l’âge de l’écrire. Règle numéro un : «La frontière de ton terrain, tu ne franchiras point»… Il y eut tout de même quelques enfreintes, soldées par de beaux claquements de porte, et des invasions mutuelles de territoires pourtant sauvagement défendus ! 

Tout fut essayé ; un mur de kaplas érigé au milieu de la pièce, nos deux bureaux en barricades, mais surtout deux tentes d’Indiens offertes à bon escient par nos parents. Chacune de nous y avait entassé ses trésors et accroché un «Défense d’entrer» menaçant.
Cela se compliqua davantage au moment de l’adolescence…  Mais nous ne manquions pas d’ingéniosité pour sauvegarder un peu d’intimité ; la mise en place d’un système de minutage au compte-goutte nous octroyait l’usage complet et exclusif de notre chambre. Cela amusait beaucoup nos amies de passage épatées par notre organisation. 

Finalement le moment le plus dur fut celui où ma sœur dût quitter le nid familial pour entamer ses études en province. Je versai beaucoup de larmes en cachette en regrettant cette absence de promiscuité que j’avais partagée avec elle pendant tout ce temps… Puis je mesurai la faculté d’adaptation gagnée après cette période de partage d’un espace restreint, et tout le lien construit avec une sœur devenue une âme sœur. 

Aujourd’hui adulte, je peux dormir n’importe où, rien ne me fait peur ; une maison de vacances prévue pour six alors qu’on est douze, une chambre d’hôtel minuscule… Mais surtout j’ai fait bon usage de cet avantage quand ma boîte a changé de locaux pour un open space ; face à la panique généralisée de mes collègues à l’idée de perdre leur bulle de protection, leurs quatre murs, je leur appris en douceur comment s’approprier leur espace.  Question de survie pour moi aussi !

Stéphanie Norris d’après le témoignage de Raphaëlle M.