FACE À FACE

Il m'a vu grandir, évoluer, et même me coiffer. Un objet quotidien des plus banals : miroir, ô mon beau miroir... Rien à voir avec celui dans Blanche Neige ! D'abord parce que je suis un homme, et puis, je me fous de savoir qui est le plus beau.

Quand j'étais môme, il n'avait pas grande valeur à mes yeux. Sa seule originalité : une petite lanterne accrochée au sommet de sa forme triangulaire et qui vient éclairer celui qui s'y contemple... Mais rien de transcendant. Je ne l'ai même pas emporté le jour où j'ai déménagé à Paris.
Pourtant. Quelques mois plus tard, je revins un week-end afin de me changer les idées, regagner mon nid douillet et retrouver mes anciennes habitudes. Avant de sortir boire un verre, j'ouvris la porte de mon armoire et, brusquement, je tombai face à lui. Quel bouleversement lorsque j'y croisai mon regard ! Mon reflet avait changé. Je pensais connaître mon visage, mais, soudainement, je ne le reconnaissais plus... Jaillirent toutes sortes d'interrogations : ces promesses que je m'étais faites, les avais-je tenues ? Les principes que l'on m'avait inculqués, les avais-je suivis ? Je tentai d'éclaircir ma situation à travers cet intermédiaire... Quelle cuite je pris ce soir-là! 

Il devint alors mon détecteur de vérités. Je me souviens d'un jour où je m'y vis  malheureux comme jamais. Je le compris d'un coup d'œil. J'avais à peine posé ma valise qu'il m'avait intercepté à travers la porte à moitié ouverte. Impossible de se voiler la face. «N'oublie pas qui tu es et ce à quoi tu aspires», tel serait son message. Un autre week-end, j'arrivai accablé de fatigue. Et malgré ma tête en compote, mes yeux respiraient la joie de vivre : avais-je respecté mon propre contrat ? En tout cas, je me sentis fier.

Comme s'il s'était imprégné de mes pensées les plus profondes, ce miroir reflète ma condition actuelle. Quand je me tiens face à lui, l'invisible devient alors visible. Douloureuse ou indolente prise de conscience qu'il me renvoie, il m'a vu dans tous mes états, et ose me montrer cette réalité que d'autres ne peuvent révéler. 

Daniella Matoso d’après le témoignage d'Enzo O.

 
• Le visuel est issu d'une œuvre de Gustav Troger. Pour en voir et savoir plus sur cet incroyable projet, un reportage sur Tuxboard ou le site officiel de l'artiste