PLACE AUX FUMEURS

Les beaux jours arrivent enfin et les places en terrasse deviennent chères. Après y avoir été cantonnés tout l'hiver, les fumeurs sont maintenant repoussés sur le trottoir. Cohabitation, voire confrontation avec non-fumeurs oblige. Entre ceux qui se tuent la santé et ceux qui essayent de la préserver, c'est la guerre froide. Pour ne pas dire la chasse aux sorcières.
Il est vrai que durant des années, les non-fumeurs ont été des victimes. Et si l'heure de la vengeance a sonné, doit-elle inclure celle de l'intolérance ou de l'ingérence ? Bien entendu, les accros à la nicotine peuvent encore importuner : odeurs nauséabondes, mégots, inattentions. Pour autant...

Sur cette terrasse, le fumeur, déjà installé depuis une heure, ne pourra ignorer les grognements des nouveaux arrivés à la table voisine lorsqu'il allumera sa cigarette. Mais ce n'est que la pointe de l'iceberg : la rue dans sa globalité est devenue un champ de bataille. Les fâcheuses réactions se multiplient et sont devenues quotidiennes : regards méprisants comme à l'égard d'un pestiféré, gestes exagérés de la main pour chasser un soupçon de fumée, nez que l'on recouvre expressément de son écharpe pour se protéger de quelques effluves, remarques déplacées des passants : «Le tabac n'est pas bon pour la santé
». Se permettraient-ils d'accoster un enfant qui mange des bonbons pour lui parler des caries ? 

Et ce n'est pas mieux en intérieur. En soirée, le fumeur s'isolera spontanément pour le bien-être de ses convives – ce qui n’est pas désagréable, il est vrai –, se mettant à l'index de la conversation à plusieurs reprises sans que les autres lui offrent de raccrocher les wagons.  Pas facile tout le temps.
Même si certains fumeurs demeurent sans-gêne, ils sont, pour beaucoup, devenus attentifs aux autres. Ils font preuve désormais d’un certain art de vivre qui mérite d'être mentionné. Les non-fumeurs, dont les plus virulents comptent souvent d'anciens adeptes, pourraient peut-être manifester plus de souplesse pour le plus grand bonheur d'une convivialité retrouvée. Puis, disons-le franchement, si Gainsbourg était encore des nôtres, ne serions-nous pas plus tolérants juste pour le plaisir de l'avoir à table ?

Daniella Matoso