SOYONS DANS L’ART DU TEMPS !

La tapisserie, un ouvrage de dames ? Il paraît. Pourtant les femmes et la tapisserie ont souvent filé du mauvais coton ! On se souvient de Pénélope, qui rusait pour ne pas terminer son tissage, ou des filles dans les années 60, complexées à l’idée de faire tapisserie si aucun garçon ne les invitait à danser aux boums…

Les temps ont changé. Longtemps considérée comme un loisir désuet, la tapisserie fait aujourd’hui un retour majestueux. Entre imaginaire, habileté manuelle et créations avant-gardistes (n’ayons pas peur de mots), elle tisse un monde fascinant.

Les manufactures ont des noms qui font voyager dans le temps : tapisserie d’Aubusson, des Gobelins... On imagine les nobles au Moyen Âge ou à la Renaissance, transportant de château en château les coffres et les grandes tentures murales qui servaient à se réchauffer ou décorer les pièces, tout en affichant les blasons et armoiries. Ne rêvons-nous pas aujourd’hui de dormir sous des tentes exotiques ?

Les outils, aux mots étranges, appellent aux contes : haute lice ou basse lice (selon le métier à tisser, vertical ou horizontal) ; l’aiguille est une «flûte» sur laquelle on enroule les fils, choisis dans de subtils dégradés de couleurs, et parfois même des fils d’or et d’argent… Tout s’entrelace et les motifs se forment comme par enchantement. 

Plus que tout, ce sont les créations qu’elle permet qui ont su attirer d’autres univers à l'affût de changements. En prêt-à-porter, la tapisserie devient l’emblème de tee-shirt. En haute couture,  elle a récemment inspiré un manteau raffiné chez Valentino. Dans l’art, Rudolf Stingel a osé le pari de tapisser du sol au plafond le Palazzo Grassi (joyau vénitien de François Pinault), et certains artistes contemporains en donnent une dimension autrement moderne : Monory, fidèle à ses teintes azuréennes, a réalisé un carton nécessitant 45 nuances de bleus pour un résultat proche de la photographie; Oppenheim, lui, joue à rendre admirable l’endroit comme l’envers, tandis que les excentricités de Grau-Garriga entremêlent à tout va les fibres à des objets!

De nombreuses expositions cette saison à travers la France nous permettent de saisir la portée de cette pratique inventive. Alors, on reste campés sur notre idée de vieillerie ou on suit le fil ? 

Bruno Lancelot

• Pour voir certaines œuvres citées plus haut :
- Monory et Oppenheim : Gobelins par Nature, Éloge de la Verdure - Galerie des Gobelins (Paris)
- Grau-Garriga Musée Jean Lurçat et de la tapisserie contemporaine (Angers)