JAPON : À LA SOURCE DE LA VIE

Dès le début, il y a la musique. Une musique lancinante que personne n’oubliera. Si vous demandez aux spectateurs des années 1960 qu’ils vous parlent de «l’Île nue», ce film japonais de Kaneto Shindo apparu comme une météorite, tous vous diront qu’ils se souviennent de cette musique, pas vraiment du film, parfois de quelques images en très beau noir et blanc : une barque, une femme sous son chapeau conique, une colline… Il reste une impression de lenteur, de répétitions dans le temps ; un sentiment d’humanité originelle, de vie très simple dans un pacte avec la nature. Exotisme absolu comparé à nos vies trépidantes. Un retour aux sources — à la source manquante sur cette île aride où l’on ne trouve pas d’eau douce. 

Mieux qu’une séance de yoga ou un pèlerinage vers un lieu saint, ici le «lâcher prise» est garanti – avec dépaysement en prime, plus à cause du mode de vie archaïque (des baquets d’eau à transporter le long d’une pente rude à grimper), que des quelques instants de folklore japonais ou de cérémonie traditionnelle. 

Ce film aujourd’hui n’a plus rien d’une facilité esthétique que certains critiques lui avaient reprochée à sa sortie. Aucun effet sophistiqué. Au contraire, les images sont très sobres, évidentes. Elles captent le mouvement de la nature et l’action des hommes dans leur durée, pour nous offrir des moments de vie réelle. Rien n’est dit, mais tout se vit. C’est une histoire sans parole avec les bruits éloquents : le clapotis de l’eau sur la barque manœuvrée à la godille, le bruissement des feuilles… des sons tranquilles interrompus une fois par des cris de joie, une autre par des pleurs de détresse. Car il se passe un drame dans ce film. Un malheur qui vient perturber le sens de l’existence. Moment émouvant où la mère frappe la terre de sa colère. Mais quand la révolte s’est écoulée dans le sol assoiffé, les humains continuent de porter les fardeaux quotidiens. 

Alors version nippone du mythe de Sisyphe ? Moins pessimiste, ce film intemporel, belle métaphore de la condition humaine, porte la promesse de la fertilité et des récoltes à venir. Au rythme des saisons…

Bruno Lancelot

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