AU COMBAT !

Nous habitions une maison dans un village appelé La Machine. Machine de guerre ? Peut-être que mon affection pour les petits soldats était écrite.

C'est la rentrée, je viens de fêter mes sept ans. Je tends à Mme Lecomte une pièce de dix francs, que j'échange contre une boîte de ces petits bonshommes, afin d'agrandir une collection déjà bien conséquente. Mon argent de poche me sert exclusivement à ça depuis deux ans, et lorsqu’on me demande ce qui me ferait plaisir, je réponds inlassablement : «une boîte de petits soldats» !

La première chose que je fais en rentrant chez moi, mon butin astucieusement caché dans mon tann’s, mon cartable, c'est de détacher mes précieux compagnons de leur grille en plastique. Puis, je commence à les trier soigneusement : ceux que j'aime le moins finiront dans les armées adverses, tandis que mes favoris se retrouveront fièrement à l'avant, formant mes troupes d'élite, défendant le terrain qui leur sera attribué ce jour-là.
A chaque fois, je sors plusieurs centaines de mes soldats et les place aux extrémités de ma chambre, les faisant traverser toutes sortes d'obstacles, lit, chaise, commode, imaginant les scénarios les plus rocambolesques. Je garde ces moments pour moi tout seul, et ne mêle jamais mes Playmobiles ou mes Legos à ces parties endiablées. Le plus souvent, le tapis qui se trouve sous mon bureau fait office de montagnes et de vallées, tantôt protectrices, tantôt fatales.

Un jour d'hiver, alors que je m'ennuyais, mon père m'a donné l'autorisation d'envahir les rayonnages de sa pharmacie, agrandissant ainsi le champ des possibilités. Tendre nostalgie. Quand j'y repense, dans ces moments-là mon imagination battait à plein tube, je me voyais en sublime héros de guerre, survivant à des combats extraordinaires. Il m'arrivait même d'en rêver la nuit ! 

Du reste, des dizaines d'années ont passé depuis, et mes rêves n'ont pas pris une ride : j'incarne toujours des personnages extrêmement audacieux sauvant l’univers sans aucune appréhension, avec ma carrure de demi-dieu. Bien sûr, cela ne permet pas de rendre ce monde meilleur. Mais au moins, jouer à la guerre m’aura permis de faire la paix entre deux autres mondes que l’on oppose souvent : celui de l’enfance avec celui de l’adulte. 

Chloé Danglard d'après un témoignage d'Antoine D.