RENTRER DANS LES CASES

Spirou. Ses bandes dessinées, ses blagues, mais surtout : ses mots croisés.
C'était mon petit rituel, chaque soir de la semaine. Je m'installais pourtant bien à mon pupitre, mais plutôt que de m'atteler à mes devoirs, c'était mon magazine que j'ouvrais systématiquement. J'étais infatigable, et mon tout nouveau dictionnaire était devenu mon plus fidèle compagnon. Je l'avais d'ailleurs rapidement échangé contre celui de ma grand-mère, rempli d'histoire avec ses pages jaunies par le temps. C'était un échange de bons procédés, le sien n'étant plus lisible pour ses yeux fatigués. Une fois que j'étais lancée, l'odeur du repas n’arrivait même pas à me faire lever les yeux de mon casse-tête. Si bien que le chat avait fini par prendre l'habitude de venir se coucher de tout son long sur mon bureau dès que sept heures sonnaient. Sourire aux lèvres, je m'exécutais, revenant à la réalité. 

Bizarrement, les exercices de l'école n'avaient pas le don de me captiver autant. Sortir de cet effet d'excitation que les grilles noires et blanches avaient sur mon esprit n'était pas agréable. Car sentir mes neurones s'activer, chercher les différentes combinaisons, persévérer avait quelque chose de grisant. Surtout, cette satisfaction –lorsque qu'on inscrit la dernière lettre du dernier mot–, que tout se met en place, comme un puzzle très compliqué enfin résolu. 

Ironie du sort, plus tard, il se trouve que le dictionnaire et les mots ont été délogés par la calculatrice et les chiffres : je suis devenue comptable. Mais c'est la même passion qui m'animait lorsque j'alignais méthodiquement les chiffres en colonnes sur le grand cahier de comptes. Lorsque les balances tombaient juste, au centime près, c'était chaque fois une vraie jubilation, comparable à celle que je ressentais lorsque chaque case blanche de mon mot croisé était griffonnée. Mon seul regret : le passage au numérique. Maintenant, c'est mon ordinateur qui doit ressentir ce plaisir du "tout bon". Heureusement, inventé pour moi, le sudoku est arrivé. Avec ce savant mariage des grilles et des chiffres, je retrouve mon passe temps favori avec la même frénésie.

Chloé Danglard d'après le témoignage de Marylène D.