SANS LA PERMISSION DES MORTS

Certes, ce fut d’abord un raz de marée émotionnel. Quand Natalie Cole chanta en duo virtuel avec son père, le grand Nat King Cole, le mythique «Unforgettable» en 1991, tout le monde y est allé de sa petite larme. Et il y avait de quoi. Puis quand, en décembre 1995, la radio Europe 2 ponctue les ondes de faux duos qu’elle crée elle-même entre des artistes comme Prince et Native, il y a comme une suspension dans le temps. Une excitation à se retrouver derrière son poste au bon moment pour «chopper» ces morceaux qui, jamais commercialisés, resteront magiques et d’anthologie. Enfin, quand Charles Aznavour reprend «Plus bleu que tes yeux» en 97, en mêlant artificiellement sa voix à celle d’Edith Piaf, on se dit pourquoi pas : n’a-t-il pas été son secrétaire et confident ? Surtout, n’en est-il pas l’auteur ? Mais voilà, ces duos virtuels n’ont cessé, depuis, de se multiplier comme des petits pains et il y a désormais quelque chose qui met mal à l’aise…

La voix d’Elvis Presley mixée à celle de sa fille, celle de Bob Marley à celle de sa belle-fille Laureen Hill, celle de Henri Salvador ou Franck Sinatra avec Céline Dion, etc, etc… Peu importe les liens, peu importe les raisons, peu importe le résultat. Parce que ce qui dérange, c’est l’implication d’un mort. Une personne qui ne peut pas donner son avis ou son accord. Qui ne peut pas intervenir et se voit entraînée malgré elle dans une reprise qu’elle n’aurait pas forcément cautionnée. Quand bien même les ayants droits ont approuvé, voire imaginé le projet, comme avec le dernier album d’Hélène Segara  «et» Joe Dassin proposé par ses propres fils. S’il y a le tampon des «héritiers», alors tout va bien ? C’est presque pire. Un goût d’obscénité à s’autoriser, sous couvert d’être légataires, l’utilisation d’un disparu. Ceci dit, soyons rassurés, Hélène Segara a affirmé dans une interview que, lorsqu’on reprend un autre artiste, c’est «hyper important de demander l'avis à la personne concernée». Joe Dassin, de sa tombe, a donc donné son accord. Qu’elle n’hésite pas à partager cette «voie» qui permet de parler avec l’au-delà.

Marie Veyrier