BOUCLAGE

Ils ont poussé dans ma chambre en même temps que ma passion pour eux.
Je leur avais trouvé une place au bout de mon lit, sur une table en bois à hauteur d’enfant.
Chaque jour, chaque semaine, chaque mois, chaque trimestre, leur pile grandissait. C’était «L’Equipe», «Miroir-Sprint», «Sport & Vie», «Miroir du Cyclisme».
Mon attirance pour les journaux, mon envie, mon besoin, ont commencé par la presse sportive. Les photos de coureurs, surtout.

Je revenais de chez le marchand en les tenant délicatement serrés contre moi, afin de les protéger contre tout mauvais coup de vent.
Et c’est ainsi qu’ils arrivaient sur mon bureau : impeccables, beaux, lisses. Sentant encore l’odeur de l’imprimé… Et tout consistait à les feuilleter, puis à les lire, sans les corner ou pire, les froisser. Tout un art dont j’étais le seul capable. Et il était évidemment interdit à tout membre de la famille, même à mon frère avec qui je partageais cette chambre, d’y toucher, une fois reposés sur la petite table.
Toute infraction à cette loi pouvait déclencher chez moi une sorte d’hystérie qui inquiétait ma mère, dont je massacrais, en revanche, les «Dauphiné Libéré», le quotidien du coin. J’y découpais les images de l’actualité pour illustrer mon propre journal que je concoctais de temps en temps sur des feuilles de copie avec de la colle et des ciseaux et dont j’écrivais les articles. Je me sentais comme dans une salle de rédaction, entouré de toutes ces «archives».

C’étaient «mes» journaux, mes trésors, et il en serait ainsi toute ma vie, pour «Disco Revue», «Combat» ou «Le Monde», jusqu’à ce que je devienne vraiment journaliste, et même après. 
Aujourd’hui, d’autres piles ont investi la table basse du salon, au désespoir de la femme de ménage. Et mes filles, qui connaissent la règle depuis leur plus jeune âge, continuent de s’y plier. Il ne faut toujours pas me «froisser»…

M.A.