BALAYEUR DE SONGES

Lionel Sabatté est un balayeur de songes qui récupère ce qui est éphémère. Il est un bon génie qui veut prolonger l’existence de ce qui est abandonné, abîmé ou rejeté, sans pour autant chercher à recycler. Animé par un idéal de renouveau, il aime interroger les traces et attraper le temps qui passe.

Il fait partie de ces artistes qui inventent des mondes, en décortiquant le nôtre, et donnent un autre sens à nos perceptions. C’est ainsi qu’un jour, il avait remarqué un flocon de poussière qui voletait et qu’il trouvait poétique. Quelques années après, il a sculpté un loup grandeur nature avec des moutons de poussière ramassés dans le métro aux heures de pointe, notamment à la station Châtelet-Les Halles, lieu de passage intense (jusqu’à un million de personnes par jour). Étonnant paradoxe : des moutons sont devenus loup ! Certains y ont vu le symbole du proverbe «l’union fait la force». Dernièrement, il a composé un cygne noir déployant ses ailes, comme pour échapper à une marée de cette couleur. Mais avec ce bricoleur qui associe des matériaux contrastés, rien n’est jamais «noir c’est noir» mais toujours un noir-espoir (voir la malice de ses œuvres sur papier).

Autre métamorphose à partir de pièces de monnaie d’1 cent, qu’il avait commencé à rassembler dès la mise en circulation de l’Euro, en 1999, parce que ce centime est un objet que l’on se passe, «qui circule de mains en mains, patiné par le contact de tous les gens qui l’ont touché». La monnaie étant «un symbole des civilisations qui l’utilisent et de l’échange entre les hommes». Ces petites pièces jaunes sont devenues des écailles sur les poissons «d’argent» récemment créés et suspendus au-dessus du sol qu’ils survolent dans l’Aquarium. Tandis qu’en bas, des animaux chimères, sortes de dinosaures inquiets ou inquiétants, sont dressés sur des souches d’arbres centenaires provenant de la Meuse, déracinés par la tempête de 1999 et témoins de guerres… 

Les sculptures animales de Lionel Sabatté laissent apparaître leur structure métallique et ouvrent la gueule ou le bec pour exprimer un appel ou un chant. Intrigue stimulante. À chacun de les entendre et les écouter à sa façon… 

Bruno Lancelot

• Exposition «Fabrique des profondeurs» de Lionel Sabatté, à l’Aquarium de Paris, jusqu’au 18 mai.