VUES SUR LE MONDE

Montre-moi ta chambre d’enfant, et je te dirai qui tu es. Je partageais la mienne avec mes deux frères, nous étions installés à l'étage dans une mezzanine qui donnait sur le salon. Les meubles étant trop lourds, nous les avions laissés dans la disposition hasardeuse qu’avaient établie les déménageurs quelques mois plus tôt, reliant, ici et là, draps et planches pour que chacun puisse être dans sa bulle.

J’avais l’impression de vivre dans une cabane, un tissu tendu me servait de plafond, des dizaines de livres tenaient le rôle de murailles. A l’intérieur, une planche en suspension entre l’étagère et le rebord de mon lit faisait office de bureau. Accoudé à ce dernier, plus que tout, je me voyais déjà grand, cravaté, peigné, sans avoir besoin de grand-chose : mon imagination suffisait. Mais bizarrement, je n’y ai jamais réellement travaillé, j’étais bien trop occupé à modeler ma cabane selon mes humeurs, mes influences du moment, ou à griffonner des tas de dessins sur la tranche de mon armoire,- simplement pour entendre le frottement de mon crayon sur le bois verni. Un été, j’avais même accroché une balançoire sur la poutre centrale qui maintenait sur pied mon abri de fortune. Et je me balançais, à l’affût du moindre mouvement de mes frères, espionnant leurs conversations, scrutant leurs ombres à contre-jour.

Souvent je m’imaginais à ciel ouvert, vivre une chaleur californienne, que la musique qu’ils écoutaient venait parfumer. Parfois, ils se battaient pour avoir le monopole du son, alors l’orage grondait et mon père demandait finalement le silence. J’aimais le silence, car il était pur, frais. Je pouvais presque le toucher, le voir à travers l’unique fenêtre de notre chambre.
Au matin, les oiseaux chantaient, mon père rentrait de la boulangerie, il chuchotait, ses pas prudents sur le parquet bruyant, la chaise grinçante où il s'asseyait, tous ces bruits familiers, et moi, éveillé dans mon lit.

Je n’aurais pas aimé avoir davantage d’espace, mon cocon me protégeait, et lorsqu’on m’y arrachait, je n’avais qu’une hâte: retourner m’y enfermer pour me sentir libre. Et comme tout cocon, le mien a éclaté: j’ai fait du monde ma cabane, le ciel a remplacé mon drap tendu. Mes frères sont partis, j’ai ouvert ma fenêtre, j’ai enfin pu écouter le monde chanter. Depuis, je ne cesse de le traverser et de poser mes valises au gré des pays que j'explore.

Guillaume Durand